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Les mots bleus par les yeux de Philippe

1974, « Les mots bleus « Christophe…

Qu’un chanteur populaire meurt et chacun y perd un peu de soi, de ses souvenirs à l’occasion d’une ou de plusieurs de ses chansons. Christophe, à chaque fois que je l’ai entendu, m’a rappelé ce souvenir, d’une matinée dans un collège improbable en 1974…

Quand il est entré dans la classe, en retard, l’air balourd, cheveux longs des années 70, plaqués à la laque et à la salive, lunettes noires, foulard rouge, blouson dégueu, futale moule couilles à larges rayures taché de cambouis et santiags élimées, il m’a fait signe d’un coup de tête. Il tenait d’une main son sac et de l’autre deux casques de moto, et deux ressorts à boudins sous le bras. Puis, accompagné par le regard médusé du prof qui, s’il cognait tout le monde, se méfiait quand même de ce gaillard, Bruno B… est venu au fond de la classe et a pris place à côté de moi. Il m’a dit en chuchotant et en baissant la tête sur le pupitre, j’ai un casque et deux ressorts à boudins pour toi. La semaine prochaine t’auras un guidon bracelet pour ta mob… Je n’avais rien demandé de tout cela, pas plus qu’il limât le piston de ma mob ou qu’il me promit de m’apporter en sus un siège long et un arceau de sécurité, pour transformer ma « bleue » en bécane de loubard digne des bandes de Brest. C’est que lui, avait quelque chose à me demander. Il m’impressionnait avec sa tronche édentée à force de bagarres à coups de cannettes dans les troquets, à coups de poings dans les baloches, à coups de satons dans les rues comme il aimait dire, et à coups de chaines de mobylette au bas des HLM, çà ne peut pas faire de mal rigolait t il. Il était plus âgé que moi et que nous tous dans la classe de 3ème, d’un collège catho près de Brest. C’était une sorte de maison de correction plutôt qu’une école classique, un endroit bizarre, qui donnait bonne conscience aux parents, assurés que leurs rejetons auraient leur brevet à coup de taloches et à coups de lattes et toutes sortes d’ustensiles dans la tronche et les genoux. Dirigé par un aumônier un peu fêlé et des profs violents, un rien dérangés, qu’on appelait « les douze salopards ». C’était un bahut à ne pas y scolariser un enfant, sauf à s’en débarrasser. S’il avait du mal à glisser ses genoux sous le bureau, à cause de sa taille, il avait autant de mal avec les maths qu’avec tout en fait… il avait donc décidé que je lui filerai mes copies de maths et peu à peu toutes celles qui servaient d’épreuves comptant comme en autant de notes que de trimestres…J’ai toujours eu du mal à lui expliquer qu’on ne recopiait pas une rédaction, que çà se voyait trop, qu’on finirait par se prendre une raclée, mais la possibilité d’une raclée le faisait rire….

Ce jour là, dans cet univers glauque, j’entendis pour la première fois la chanson de Christophe, « interprétée » d’une voix fluette qui tranchait avec le timbre brutasse qu’avait mon voisin de bureau, Bruno B…le fracassé, la voix éraillée, dégageant une haleine de clope et de Ricard, « … je lui dirai les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux.. » quand il se tourna vers moi, pour me fixer, qu’il vit mon étonnement, il souleva ses lunettes laissant voir ses deux yeux pochés de cocards arc en ciel et cracha “ouais mon pote, j’aime çà les chanson d’amour”…sur ce il tourna la tête, pris son stylo qu’il mit dans bouche et se péta une incisive déjà fêlée d’une baston de la nuit dans un quartier de Brest. Philippe M.

Les mots bleus.. pour Christophe 💙 par Mathieu Chedid le 17 avril 2020 – facebook live

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