Trip en ...

Toute latitude

L’espace et le temps sont au cœur de l’œuvre de Dominique A, mais ce dernier n’a sans doute jamais été aussi loin dans l’exploration de ces deux thèmes avec ce nouvel album. Celui qui fut l’instigateur de la « nouvelle scène française » dans les années 1990 a toujours donné une place considérable aux voyages et aux paysages exotiques dans ses chansons, mais sa virtuosité poétique dans l’art de la description géographique est toujours pour lui un prétexte pour dépeindre la psyché humaine. Le voyage intérieur est donc plus que jamais présent dans cet album, notamment dans le sublime Désert d’hiver. Le morceau Les Deux Côtés d’une ombre évoque, quant à lui, un trip quasiment psychédélique, une expérience onirique dans laquelle Dominique A arbore une voix murmurée, à la limite de la voix parlée. Il est accompagné par une rythmique dynamique et lumineuse, ce qui nous laisse croire que « l’ombre » dont il fait l’éloge n’est finalement pas si sombre qu’elle en a l’air. On retrouve le même genre de ligne de basse brillante dans La Mort d’un oiseau, et le même murmure dans Corps de ferme à l’abandon – mais un murmure plus inquiétant car le voyage est ici à la limite du cauchemar. Dans la chanson qui clôt l’album, Le Reflet, Dominique A abandonne presque complètement son chant chaleureux au célèbre vibrato pour laisser place à une voix parlée mettant en évidence la poésie intense du texte.

Chez Dominique A, l’espace est donc indissociable du temps : le temps qui passe, les utopies de jeunesse qui meurent, et, effet corollaire, la fin d’un sentiment de liberté et d’euphorie (Toute Latitude). Au fil du disque, l’utilisation appuyée du passé simple et de l’imparfait semble sauter au visage de l’auditeur (Lorsque nous vivions ensemble / Nous avions pour devise « peu importe », mais depuis…). C’est une manière pour lui d’enfoncer le clou d’une certaine nostalgie, qu’il assume pleinement, et qui forme une sorte de paradis perdu qu’il célèbre avec passion. Musicalement, cet album est un brassage subtil d’éléments électroniques et acoustiques (beau travail autour des guitares et des deux batteries), le tout mixé avec un goût exquis. Mais malgré cette finesse sonore, le ton d’ensemble est loin de celui de son précédent album, Eléor, plus doux et serein que ce nouvel opus aussi implacable que les machines dont il se sert pour créer ses compositions (et qui sont parfois présentes dans le mix final). Ici, la machine de Dominique A s’emballe souvent, un emballement qui tend tantôt vers une énergie positive, tantôt vers une sorte de chaos. © Nicolas Magenham/Qobuz

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